Crédits: Manoushka Larouche

L'épreuve de la table de travail s'inscrit dans la programmation thématique de SIGHTINGS pour l’année 2017-2018, qui a été conçue par la commissaire Katrie Chagnon et qui explore le domaine des psychopathologies. SIGHTINGS est un programme d'expositions satellites de la Galerie Leonard & Bina Ellen. Le projet a été présenté du 25 janvier au 8 mai 2018, dans le cube SIGHTINGS, au rez-de-chaussée du Pavillon Hall de l'Université Concordia.




Pour SIGHTINGS, je poursuis un cycle de projets sur la table de travail en tenant compte du contexte particulier d’exposition du cube, ainsi que des possibilités et des contraintes propres à la transparence de ses murs. Les murs transparents, donnant à voir simultanément l’intérieur et l’extérieur du cube, mais à travers des expériences distinctes du regard, reconfigurent de façon singulière les rapports entre expérience visuelle, expérience corporelle et expérience mentale. Tandis qu’à l’extérieur du cube, les jeux du regard et du point de vue (la position du corps, l’emplacement du regard) s’équivalent, l’intérieur du cube les disjoint — cet espace étant accessible au regard, mais inaccessible au corps, qui est physiquement exclu par le dispositif d’exposition. Cette disjonction, induite par la transparence des murs, est l’occasion d’étudier l’autonomie possible du regard et sa capacité à se projeter dans un espace clos, même à s’y construire un corps propre.

J’imagine une personne, debout, près de cette table, dans un espace restreint. Cette personne imaginée, auprès d’une table, dans un espace imaginaire est ce que j’appelle une figure.

À l’intérieur du cube, je présente une installation dont le motif principal est la table de travail, objet central à la pratique des arts visuels en contexte universitaire. Comme dans un environnement privé, des objets mobiliers et des photographies sont mis en espace et reprennent, par la présentation ou la représentation, ce motif de la table. S’il ne peut être habité concrètement par les regardeurs et les universitaires qui fréquentent le bâtiment, cet environnement intérieur au cube est destiné à des figures projetées par l’intermédiaire du regard et de ses constructions mentales. L’un des enjeux de cette installation est de générer des effets de présence auprès des objets mobiliers disposés à l’intérieur du cube, voire d’y permettre l’apparition de figures singulières. Cette partie du projet s’appuie sur deux hypothèses conjointes, soit, d’une part, que les effets de présence sont rendus possibles, grâce aux projections imaginaires du regard, par la superposition d’un espace mental et d’un espace physique et, d’autre part, que l’espace mental est le milieu de vie des figures mentionnées.

Sur une des surfaces redoublant les parois extérieures du cube, je présente un texte pseudo-théorique qui peut être conçu comme l’amorce d’une étude de cas psychologique portant sur l’espace d’installation. Ce texte explore des hypothèses de recherche sur le problème de l’espace en psychopathologie(1), basées sur la relation corporelle et psychique que j’entretiens avec mon propre espace de travail. L’une de ces hypothèses est que la perte ou l’épuisement de soi, qui caractérise entre autres l’état mélancolique associé à l’artiste et à l’érudit, est un problème spatial. Abordant la dissolution du sujet dans l’espace, je suppose que nous vivons généralement comme des figures imaginaires, projetées par le regard d’autrui, qui ne se distinguent pas de l’environnement mental dans lequel elles évoluent.

(1) Référence au titre d’une conférence de Ludwig Binswanger, Das Raumproblem in der Psychopathologie (traduit en français par Le problème de l’espace en psychopathologie), prononcée en 1932 et originalement publiée en 1933.